Mon journal de Bolivie

Michel Peyrat a choisi d'écrire un journal

Il raconte au quotidien l’évolution du projet de rénovation de l'ex hacienda.

Il évoque la mise en place progressive des formations, avec en perspective le sumaj kawsay", "le bien vivre", un autre modèle de société inscrit dans la nouvelle constitution bolivienne.

Choisir de faire un journal, c'est :

  • consigner l'action au jour le jour avec son quotidien, ses histoires ordinaires traversées par la grande histoire,
  • raconter les difficultés trop souvent sous-estimées,
  • faire part des réflexions, des questions, des réponses qui émergent tout au long de l'action,
  • partager les doutes et les espoirs, face au défi de changer le monde dans un lieu des Andes boliviennes,
  • mettre en lumière des repères dans le cadre de "l'aide aux populations du sud"...

 

Deux livres sont édités à compte d'auteur et en vente

page de gardephotos bolivie michel peyrat 2018

Commande à Horizons 19, place de l'église 19260 Treignac

  • 18 euros port non compris pour le Journal de Bolivie
  • 36 euros port non compris pour le livre de photos 

 

 

La troisième phase de l’action : La pérennisation du centre de formation, un processus chaotique.

 

1) Financement des actions du centre de formation.

De façon générale, le refus de l’ONG Frères des Hommes de devenir partenaire du centre de formation pour continuer les actions en cours, nous a mis dans une situation de tensions extrêmes.

Sans l’argent de notre réseau amical et familial et notre argent personnel (plus de 8000 euros avancé), le projet se serait arrêté.

J’ai rencontré une quinzaine d’institutions, privées et publiques à La Paz, susceptibles de financer des formations en milieu rural. Nous n’avons à ce jour aucune perspective concrète et avons reçu 4 refus officiels.

Avec Victor Menchaca, directeur de CESATCH (partenaire depuis le début du projet), nous avons contacté une vingtaine d’agences de coopération par email.

Toutes ces démarches ont été l’occasion de prendre conscience que trouver de l’argent pour la solidarité en Bolivie était devenu un véritable parcours du combattant. Je reconnais, pour ma part, avoir fait montre d’une certaine naïveté, quant aux possibilités de trouver facilement de l’argent pour la solidarité internationale. Rechercher des fonds, pour les pays du Sud est un métier. J’ai pu faire le constat qu’aujourd’hui, beaucoup d’agences de coopération, situées à La Paz, quittent le pays.

De plus, la pression du gouvernement bolivien se fait de plus en plus forte pour contrôler et décider de l’usage des fonds des ONG étrangères et donc des ONG boliviennes.

 

2) Pour information : la coopération française en Bolivie.

Je suis allé à l’ambassade de France, qui ne m’a laissé aucun espoir de financement, bien sûr.

Je suis aussi allé dans les beaux locaux de l’AFD à La Paz où j’ai laissé des dossiers. Au téléphone, j’ai eu une conversation avec la personne responsable. Je lui ai dit mon ressenti, étant donné le texte du site de l’ADF Bolivie, qui affirme soutenir les initiatives locales.

Ceci étant dit, il y a une série de petites associations solidaires (comme la nôtre), qui travaillent en Bolivie avec des projets de proximité et le plus souvent de petite ampleur.

 

3) Le paiement du solde des subventions du CR et La Guilde à Horizons19.

Les 50 % du montant global de la subvention du CR sont versés à Horizons19 à la fin de l’action.

Le dossier du compte-rendu financier et de l’action ont été remis la 1ere semaine de Janvier avant mon départ en Bolivie. Le trésorier de l’association a du apporter des modifications de présentation des factures.

J’ai téléphoné de Bolivie à Bordeaux et après 4 tentatives (ligne du correspond service comptabilité occupée), j’ai réussi à joindre une dame, qui connaissait parfaitement notre dossier et m’a dit avoir révisé les 2600 factures originales du dossier. Elle m’a également dit avoir donné l’ordre de paiement à Horizons19. Ouf, après tout le travail fourni par le trésorier de l’association. Il faudra rembourser l’emprunt fait au Crédit agricole et à Hélène et Michel Peyrat. Il nous restera un solde auquel s’ajoutera le solde de la subvention de l’institution La Guilde qui ne nous a pas encore payé après 3 mois de dépôt du dossier de compte rendu final.

 

4) Le projet de création d’une serre, laissé en plan par le volontaire.

Il est financé par l’association de la Drome, Partage sans Frontières. Il s’inscrit dans la construction de l’autonomie du centre.

Péripéties à propos de la serre :

Le numéro de téléphone du mec, laissé par Nicolas le volontaire, est faux. Celui-ci, lui a versé l’année dernière 3700 bolivianos. Nicolas a laissé une trace de son adresse à Lourdes l’infirmière. Avec Lourdes devant l’atelier, nous trouvons porte close. Nous retrouvons miraculeusement le propriétaire du local, qui nous donne le téléphone du mec. En jouant les clients potentiels, on arrive à le joindre et à le rencontrer. Le contact est plutôt sympathique, il nous dit avoir eu des difficultés personnelles avec une hospitalisation. Il nous dit également avoir eu des difficultés à joindre Nicolas à son téléphone. Nous identifions son nouvel atelier dans un quartier populaire de Sucre et fixons rendez-vous pour passer à l’action.

Le mec me pose 4 fois un lapin et son téléphone ne répond plus. Je débarque un matin à son atelier et le trouve en train de travailler, mais pas pour nous bien sûr. Evidemment, le ton monte et je lui dis que je ne bougerai pas tant qu’il n’aura pas trouvé un camion pour emporter tous les tubes de fer nécessaires. Il part acheter le matériel et je le piste dans son trajet. Je me rends compte qu’il n’a rien préparé, comme c’était convenu avec Nicolas. Le camion chargé, je demande combien va couter le transport… Une somme exorbitante que je refuse. Je téléphone à un camionneur que je connais de longue date : miraculeusement il est à Sucre et est d’accord pour le transport des tubes pour 150 bolivianos (12 Euros). Nous chargeons dans notre voiture-camionnette le matériel nécessaire pour faire les soudures et… embarquons les 4 ouvriers.

Petite anecdote : Hélène, descendue de la voiture, a laissé son sac sur le siège avant, avec vitre ouverte et se fait voler son sac à main, alors que nous étions tous à côté de la voiture. Heureusement rien de valeur dans le sac, emporté par un type reparti en voiture.

Nous arrivons en fin de journée à Morado k’asa, et les 4 types se mettent au travail.

Au petit matin, il y a de l’orage et catastrophe, coupure d’électricité. Je suis obligé de rapatrier les 4 ouvriers à Sucre, qui ne veulent pas perdre leur temps…Alors qu’ils me font courir depuis…

 

5) Coté voiture

Les volontaires m’ont laissé des consignes car la voiture était en panne (suspension dans un état lamentable) et non réparée, faute d’argent. Nous devons payer un impôt et faire faire le contrôle technique.

Avant le contrôle, j’amène la voiture au garage pour vérifier son état. Il faut la montrer à un électricien pour les feux de freinage, qui ne répondent plus. Je passe une demi-journée chez un électricien spécialiste des voitures. Les câbles sous la voiture ont été coupés.

Je vais à la banque pour payer une amende, compte-tenu que nous avons dépassé la date limite. Je me présente á la police. Manque de pot, il manque un document, il faut revenir…

Et c’est tout le temps comme ça.

 

6) Avec le comité Rijchariy, qui pilote le centre.

Nous fixons une date avec le président et j’envoie avec anticipation les invitations. Le jour de la réunion, il manque le représentant de l’IPTK, le représentant de la Subcentral syndicale et la directrice du centre San Geronimo. Il n’y a donc pas la majorité : nous ne pouvons pas prendre de décision.

 

7) Notre démarche pour la prise en charge du centre de formation par le Vice Ministère de l’éducation alternative et la municipalité de Tarabuco.

Les choses ne sont pas simples.

Nous fixons une date à la convenance du Ministère, pour une journée explicative de la formation permanente et pour faire le point sur tout un tas de documents nécessaires à la démarche. Nous envoyons une quinzaine d’invitations. Coup de fil du Ministère : la réunion est reportée …

Nous avons fait 2 réunions avec la communauté de Morado K’asa, pour expliquer que nous devons transférer le centre à la municipalité, afin qu’elle prenne en charge tous les aspects matériels. Il faut savoir qu’aujourd’hui tous les financements des institutions d’Etat se négocient impérativement à travers les municipalités.

La communauté demande une rencontre avec la municipalité de Tarabuco…

Nous avons fait une lettre au nom de la Sub-centrael, qui demande officiellement au Ministère l’ouverture d’un centre d’éducation permanente. Je me suis aperçu que la moitié des communautés avait mis leur tampon, mais sans la signature du dirigeant…

J’ai abordé la perspective du transfert du centre à l’Etat bolivien avec Franz Barios, ancien directeur de l’IPTK et avocat. Il a, bien sûr, une confiance limitée dans l’Etat pour faire face à ses responsabilités. Une longue discussion nous a permis d’envisager la mise en place d’une sorte de pouvoir parallèle à celui du Ministère. Ce pouvoir serait dans les mains du comité Rijch’ariy.

Nous écrirons un document, qui précise les fonctions futures du comité et ses relations avec la municipalité. Sur les conseils de Franz Barios, nous n’ouvrirons pas de compte bancaire au nom du centre Rijch’ariy, car nous irions au-devant de beaucoup de problèmes. Victor Menchaca a accepté de prendre en charge la gestion des fonds, qui viendraient de France.

Cela dit, tous les centres d’éducation alternative en Bolivie fonctionnent sous la coupe du Vice Ministère de l’éducation alternative et des municipalités, avec des appuis extérieurs très divers, le plus souvent ceux de l’Eglise.

 

8) La formation couture et confection, en cours.

Bien sur le recrutement des participants a été laborieux et s’échelonne dans le temps. Nous avons 16 personnes, essentiellement des jeunes femmes, dont 5 avec bébé.

Il a fallu faire un travail de révision des machines à coudre, qui étaient dans un état lamentable.

La formatrice payée par le Ministère (elle s’appelle Lucha…), semble prendre les choses en main. Elle pilote les cours de couture, mais aussi les tâches ménagères et le jardinage.

L’année dernière, la municipalité de Tarabuco nous a livré un bon stock de denrées non périssables (farine blanche, huile de soja, riz, pâtes, boites de sardines, sucre, margarine, lentilles, levure) et aussi quelques yaourts et des œufs.

Cette année, ce sont les participants qui font la cuisine, donc pas de frais de cuisinière.

Il n’a pas de transport des stagiaires, ce qui réduit considérablement les frais et soulage la voiture mise à l’épreuve sur les mauvais chemins. Un certain nombre des participants bénéficient du transport scolaire assumé par la municipalité.

Bien sûr, nous avons besoin d’argent pour payer les légumes, la viande, les œufs achetés chaque dimanche matin au marché de Tarabuco et pour acheter les tissus nécessaires aux différents travaux pratiques. Il nous faut aussi payer les factures des frais de fonctionnement.

Bien sûr, les actions santé et agro écologie sont en stand-by, faute d’argent. Les formations réalisées perdent de leur efficacité sans le suivi indispensable.

Je continue de multiplier les appels à financements avec une conviction de plus en plus amère.

 

9) L’entretien du centre de formation

Il a fallu prendre du temps et de l’argent pour remettre en état tout un tas de choses et ce n’est pas si facile à faire.

Fermeture déficientes des portes et des fenêtres.

Fuites dans les wc.

Fuites des robinets.

Douches qui fonctionnent mal.

Sols détériorés.

Mise en place de petits toits au-dessus des portes, car par temps d’orage, la pluie passe sous les portes.

 

10) L’infirmière est en fin de contrat.

Elle est d’accord pour continuer bénévolement 2 mois dans le centre, en attendant un éventuel salaire du Ministère.

Je n’ai pas fini de verser l’argent à l’IPTK pour solder son salaire. Cette somme correspond aux 13eme et 14eme mois, non budgétisés. C’est une nouvelle loi adoptée récemment par le gouvernement: une opération politicienne, qui plombe les d’institutions d’aide et les entreprises. C’est une opération bien sur qui a des conséquences sur l’emploi.

Nous souhaiterions que Lourdes reste sur le projet. Nous avons beaucoup apprécié son travail et son engagement pour faire fonctionner le centre. Nous aimerions qu’elle puisse rester avec une fonction de responsable formation santé et de co-coodinatrice. La coordinatrice principale est Matilde Kahuasiri du centre San Geronimo, payée par le Ministère et elle fait office de directrice.

 

11) Coté volontaires

Nous savons qu’il y a eu des tensions avec la communauté de Morado K’asa avec des torts partagés.

Un volontaire a pris la liberté, sans en aviser le président d’Horizons19, d’aller se balader à l’étranger, faire des randonnées dans la cordillère des Andes.

Cette année 2019 la DCC continuera normalement l’envoi de volontaire(s) qui seront sous la responsabilité de CESATCH.

 

12) Côté positif et réjouissances

Cette année la pluie est tombée en abondance et les récoltes sont bonnes : c’est une embellie économique pour les paysans en situation de précarité. On nous a offert des pêches à de nombreuses reprises.

Le jardin potager nous donne des légumes sains et gouteux.

Les peintures murales de Mario Vargas sont toujours un plaisir des yeux et contribuent quelque peu au moral des troupes.

Hélène a eu l’idée de faire venir un chef cuisinier de Toulouse en vacance en Bolivie chez sa belle-famille. Il est marié avec une femme bolivienne, médecin. Il nous a préparé avec les participants à la formation couture, un poulet basquaise et des pommes aux fours. Il a reçu des applaudissements nourris: un bon moment, qui nous a fait du bien.

 

14) Petite réflexion

Tout cela se passe dans une période où le centre a acquis une certaine notoriété grâce au travail accompli.

Aujourd’hui, je comprends encore mieux pourquoi la Bolivie est un cimetière de projets non aboutis et pourquoi beaucoup de choses sont à l’état d’abandon. Il faut déployer une énergie d’enfer, pour que les choses se mettent en place et fonctionnent.

Je confirme, compte tenu de mon expérience de plus 10 ans avec les pays d’Amérique du sud et d’Amérique centrale, que chaque fois que l’on veut travailler avec les gens de la ville, tout se complique, souvent faute d’engagement professionnel sérieux et aussi, parce qu’un fossé persiste encore entre la ville et la campagne indigène.

Dans la discussion avec Franz Barrios, j’ai pris conscience de la manière dont Evo Morales conduit sa politique. Il existe le consensus de Washington (voir sur internet) qui explique clairement la politique à mettre en œuvre dans tous les pays d’orientation néolibérale. Franz Barios m’a expliqué qu’Evo Morales construit sa politique, en prenant systématiquement le contrepied des consignes néolibérales du consensus de Washington.

Je me permets de dire que si cela s’avère pertinent, ce n’est pas sans conséquences préjudiciables dans certains domaines.

Bon, je ne suis pas un héros martyr, mais il faut être un peu dingo à 73 ans pour assumer une telle aventure solidaire où rien n’est encore gagné.